23 % : c’est la part des fonds saisis par la justice européenne qui relèvent aujourd’hui du numérique. Les fichiers sont dématérialisés, les transactions éclatées sur plusieurs continents. Pourtant, la frontière numérique ne protège pas les détenteurs de cryptomonnaies illicites : les autorités peuvent obtenir l’accès aux échanges, même si les serveurs sont hébergés à l’étranger. Les opérateurs qui prônent l’anonymat n’échappent pas à la loi : la lutte contre le blanchiment ne laisse plus de zone grise.
Face à cette nouvelle donne, les enquêteurs misent sur des logiciels capables de cartographier le moindre mouvement d’actifs numériques. Grâce à ces outils, ils repèrent les circuits, débusquent les schémas suspects et, de plus en plus, collaborent par-delà les frontières. Résultat : brouiller ses traces devient un défi pour les auteurs d’infractions.
Cryptomonnaies et criminalité : un enjeu croissant pour les forces de l’ordre
Les cryptomonnaies ont chamboulé le terrain de la criminalité financière. Avec elles, blanchiment, arnaques, fraudes à grande échelle s’enchaînent, au fil d’une adoption massive. Impossible pour la police de rester à la traîne. En France, les montants en jeu grimpent chaque année : plusieurs millions d’euros circulent désormais par ces canaux. Les enquêteurs se retrouvent à devoir naviguer entre technologie de pointe et réseaux internationaux.
David Balland, cofondateur de la société Ledger, ne mâche pas ses mots : « Les malfaiteurs utilisent la crypto pour dissimuler l’origine des fonds et brouiller les pistes. Mais chaque transaction laisse une trace. » Face à cette réalité, les forces de l’ordre se sont organisées. Des équipes spécialisées se sont formées, associant policiers, experts privés et acteurs majeurs du secteur. La lutte contre le blanchiment d’argent via crypto-monnaie est montée en compétence, gagnant en rapidité et en efficacité.
Typologie des crimes liés aux cryptoactifs
Voici les principales infractions qui gravitent autour des cryptoactifs :
- Fraudes à l’investissement et arnaques à la fausse ICO ;
- Opérations de blanchiment d’argent camouflées derrière des échanges ou des plateformes étrangères ;
- Paiements de rançons lors de cyberattaques ;
- Financement d’activités illicites via des portefeuilles anonymes.
La criminalité liée aux cryptomonnaies ne se cantonne pas aux réseaux organisés. Des particuliers s’engouffrent dans la brèche, profitant du flou technique et du manque d’expertise du grand public. Pour les enquêteurs, chaque dossier force à accélérer, à s’adapter, à maîtriser constamment de nouveaux outils.
Quels outils et techniques permettent de remonter la trace des transactions ?
Le registre public qu’est la blockchain donne aux policiers une ressource inattendue. Ici, pas de coffre-fort hermétique : chaque transaction laisse une empreinte, visible pour qui sait la lire. Les comptes sont pseudo-anonymes, mais la chaîne de blocs affiche dates, montants, adresses, accessibles à tous.
Pour exploiter ce fil numérique, les enquêteurs s’appuient sur des outils d’analyse de blockchain performants. Ces logiciels, développés par Chainalysis, Elliptic ou CipherTrace, reconstituent les flux, détectent les portefeuilles suspects, relient les adresses entre elles. Ils traitent des millions de transactions à la seconde. La difficulté ? Associer une adresse à une identité réelle. Ce n’est pas à la portée de tous, mais ce n’est plus un mythe.
Parmi les méthodes privilégiées, on retrouve :
- L’analyse de transactions cryptomonnaies : elle permet de visualiser les parcours de fonds et débusquer les schémas typiques de fraude ou de blanchiment d’argent ;
- La surveillance de la chaîne de blocs : elle sert à repérer les transferts massifs et à générer des alertes en cas de mouvements inhabituels ;
- La collaboration avec les plateformes d’échange : les enquêteurs peuvent demander des informations pour lever l’anonymat de certains cryptoactifs.
Pourtant, la technologie ne résout pas tout. Certaines crypto-monnaies, comme Monero ou Zcash, sont conçues pour préserver l’anonymat, rendant la traque plus ardue. Mais bitcoin, monnaie la plus utilisée dans les affaires de fraude et de blanchiment d’argent, reste accessible à la traçabilité, à condition de croiser les sources et de solliciter les bons relais. Les policiers doivent donc conjuguer rigueur technique, intuition et réseau international pour suivre, étape par étape, le parcours de l’argent dématérialisé.
Enquêteurs spécialisés, partenariats internationaux : au cœur des investigations
Désormais, la traque des flux illicites en cryptoactifs est l’affaire de cellules d’enquêteurs spécialisés au sein de la police judiciaire. À Paris, Lyon, Marseille, ces équipes réunissent des spécialistes de l’analyse blockchain, de la cybercriminalité et du droit financier. Leur mission : mettre la main sur les réseaux de blanchiment d’argent qui transitent par les portefeuilles numériques.
La gestion et le recouvrement des avoirs saisis implique une organisation rigoureuse. L’AGRASC (agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués) supervise la conservation, la vente, puis la redistribution des fonds issus d’activités criminelles. Lorsqu’une transaction suspecte est identifiée, elle peut mener à la saisie des cryptoactifs. Cette étape technique demande des compétences spécifiques, notamment pour sécuriser au mieux ces actifs numériques.
La coopération prend une dimension internationale. Des réseaux comme Europol ou Interpol, mais aussi la collaboration avec des plateformes d’échange étrangères, renforcent l’action. Les enquêteurs conjuguent leurs efforts avec les autorités de contrôle prudentiel et des sociétés privées, spécialistes de la sécurisation des cryptoactifs. Cette dynamique collective permet de remonter jusqu’aux réseaux transnationaux.
Le secteur privé n’est pas en reste. Des entreprises comme Ledger, reconnues pour leur expertise dans la sécurisation des actifs numériques, épaulent les autorités. Ce partenariat public-privé donne aux forces de l’ordre une meilleure compréhension du terrain et augmente leur capacité à localiser et saisir ces nouveaux biens numériques.
Risques, limites et perspectives de la traque numérique des malfaiteurs
Si la blockchain garde la mémoire de chaque transaction, la réalité du terrain impose ses contraintes. Les mixeurs, ces services qui brouillent les pistes, ou les plateformes DeFi (finance décentralisée) compliquent la tâche des enquêteurs. Les criminels, de leur côté, se réfugient dans des juridictions à haut risque, hors de portée des coopérations policières classiques. Les flux de blanchiment d’argent via cryptoactifs sont difficiles à mesurer, mais les estimations françaises font déjà état de plusieurs millions d’euros selon les derniers rapports de l’AGRASC.
Les principaux obstacles rencontrés sont les suivants :
- Protection de la vie privée : certains défenseurs des cryptomonnaies dénoncent la généralisation de la surveillance. La tension entre lutte contre la criminalité et préservation des libertés individuelles demeure vive.
- Technologies de dissimulation : des cryptoactifs comme Monero ou Zcash intègrent par défaut des dispositifs d’anonymisation, ce qui rend la traque des transactions extrêmement difficile.
- Défis juridiques : l’absence d’un cadre harmonisé à l’échelle européenne freine les procédures et limite la portée des saisies.
La situation évolue vite : formation continue des agents, alliances renforcées entre public et privé, outils d’analyse constamment renouvelés. La sécurisation des cryptoactifs se joue désormais à plusieurs, mobilisant enquêteurs, experts et plateformes. La course technologique s’emballe : chaque avancée du côté des fraudeurs pousse la police à inventer, à répliquer, à ne jamais décrocher.


